Ethologie Révoltante

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C'est admis : les cabotinages publics de nos semblables, les plus flagrants, voulus ou mal camouflés, germent dans nos conversations, nos journaux et nos blogs, comme tant de gesticulations désespérées dans le but d'avoir l'air le plus idiot.

Mais ce que je chéris plus encore, ce sont ces petites embardées du quotidien qui surgissent au détour d'une file d'attente ou sur un quai de métro, et que l'on ne goûte que lorsqu'on a fini de s'occuper de ses oignons ; ces saillies étranges dans le comportement d'un individu filent inaperçues le plus souvent pour ne jamais revenir :  ce sont des parenthèses pour ainsi dire, des hapax d'humanités, qui pourtant ouvrent des panoramas uniques sur les simagrées simiesques de nos congénères.

En rentrant chez moi tout à l'heure, je me permis un écart au McDo du coin, parce que c'était le seul endroit encore ouvert où je pouvais acheter de la nourriture, qu'il était déjà assez tard et que j'étais fatigué, et de toute façon je n'ai pas à me justifier auprès de vous -- non, mais.
J'y pris une salade et une bouteille d'eau pétillante, "to take away", comme à chaque fois que je mets les pieds dans un endroit pareil. En attendant que ma salade cuise, je sirotais mon eau pétillante que je soupçonnais d'être coupée à la flotte.
Ma voisine, une jeune trentenaire platine, s'immisça dans le but ostentatoire de commander : elle s'approcha du comptoir, puis d'une inflexion spinale, s'imposa très-nettement dans la zone de confort du vendeur. A quelques centimètres de son visage, les yeux comme clipsés aux siens, elle lui murmura quelque chose que moi-même, pourtant à moins d'une toise de l'action, ne parvins à saisir.
L'employé appogiatura l'échange d'un tic comique du risorius, puis se détourna pour exécuter l'ordre, l'air de rien.

Or c'est le genre de confidentialité que chercherait un lycéen venant acheter un préservatif dans une pharmacie, pas une honnête jeune femme dans un fast-food.

A moins que...
Les pièces du puzzle se mirent en place lorsque je vis le serveur machiner des trucs sur le distributeur de soda : l'homme, avec une suspecte désinvolture, tendit un gobelet à la jeune femme et un deuxième à cet autre client qui attendait que le prodige en cuisine lui assemblât enfin son sandwich ; or était-ce mes yeux, ou avait-il échangé les deux verres ?

Mon esprit sagace de détective des cavernes dressa très-vite le tableau suivant : la femme avait probablement décidé avec une copine de boulot que cette année, elles passeraient leurs vacances de Noël au soleil, probablement en Australie ; il leur fallait donc travailler leur ligne : c'est précisément ce que son amie s'efforçait de faire pour deux, lui reprochant ses faiblesses incessantes en matière de délicatesses.
Et là encore elle avait cedé, s'offrant toute à une lubie subite : elle voulait un Coca pas light. Elle brûlait de sentir ces quinze carrés de sucre dissous glisser sur ses papilles, coller à l'émail de ses dents, puis plonger vers les amygdales en lui tintant la luette, tandis que le gaz carbonique, hilare, lui caviterait entre les gencives.

Se sachant surveillée, elle mit au point ce stratagème, comptant sur la prestidigitation naturelle du personnel, des fois que sa coach minceur ne gardât l'oeil sur son régime.

Un sourire au coin des lèvres, j'emportais son secret avec ma salade.

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