Passe ton quoi, d'abord?

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bac


La semaine dernière, entre deux poussées d'acné, trois bédots et un gazillion de fantasmes sexuels, les lycéens passaient le bac ; et comme chaque année, la redoutée composition philosophique les attendait de pied ferme au tournant.

 

Plongeons un moment dans nos jeunes émois et vernales insécurités, nos révoltes de cartables, nos folles espérances d'antan et nos angoisses candidates : ah ! la boule dans le ventre à l'attente des sujets --- y aura-t-il Sartre ? Descartes ? Pourvu qu'on zappe Kant ! --- ; l'horreur d'un accouchement tardif de plan, accusant un tempus qui fugit sa mère ; les contorsions d'énoncé pour faire rentrer dans ses deux copies doubles une citation un peu branlante, voire carrément borderline, comme bébé s'escrimant à faire gober à ce trou triangulaire un petit cube en plastique rose.

 

Les sujets ! Parlons-en des sujets. Voici ceux de cette année :

 

Série scientifique :
- L'art peut-il se passer de règles ?
- Dépend-il de nous d'être heureux ? 
Economique et Sociale :
- Une vérité scientifique peut-elle être dangereuse ?
- Le rôle de l'historien est-il de juger ? 
Littéraire :
- La recherche de la vérité peut-elle être désintéressée ?
- Faut-il oublier le passé pour se donner un avenir ?

 

De vastes questions pour des gros carreaux, sur lesquelles notre brave jeunesse a sué des idées et régurgité des précis, grattant le papier en quête d'épiphanie, entre les fautes d'orthographe, en pattes de mouches, en déliés ou en grandes boucles outremer.

 

Kévin louche sur Karim ; Morgane, scrupuleusement, surveille les nuages. Laura, façon pilote de ligne, peaufine son approche sur intercalaires mauves ; Anthony, en cow-boy, se lance à la fraîche dans la baston, la plume au clair, le poitrail au vent. Ca va faire mal.

 

C'est que la composition philosophique, ça ne se griffonne pas à la va-comme-je-te-pousse, ça ne se lâche pas en pâtés à la one-again : ça demande de la méthode, ça a des codes : bref, c'est un art en soi.

 

Car c'est avant tout ça, un art : un savoir-faire qui se mesure à la performance atteinte dans le giron de ses règles --- les fameuses 'règles de l'art', c'est pas pour les chiens. Les artistes du ballon rond sont les millionnaires en short qui marquent des buts et jonglent des tarses, pas ceux qui plantent un bout de bois dans le cuir du machin et crottent au sommet pour représenter la vie et ses vicissitudes. Coup du chapeau, l'artiste, si vous voulez.

 

Du pentamètre iambique à l'alexandrin, en AABB ou en ABBA, de rimes en cour et de rythmes en jardin, la poésie s'est d'ailleurs épanouie sur l'attelle paternelle de ses contraintes. Le haïku lui-même, petit éjaculat d'inspiration, s'accouve docilement dans son cartouche en 5-7-5. A ceci près que les règles, sédiments de sentiments humains, n'ont pas la consistance péremptoire des lois de la physique. Car si je suis tombé par terre, ce n'est pas la faute à Voltaire, mais à la gravité : si nos gamelles ne tenaient qu'au bon vouloir de l'auteur de Zadig et Micromégas, le bon philosophe pourrait aller se faire mettre dans le meilleur des mondes possibles.

 

Du coup, de Rimbaud sur son bateau ivre aux surréalistes, des tas d'artistes ont tâché de repousser ces limites, de s'affranchir des codes, qu'une tradition sclérosée leur imposait sur le râble. Les artistes modernes se sont mis à tester les règles, histoire de voir jusqu'où elles tenaient ; à pousser sur les côtés plutôt que vers le haut, en quelque sorte. De l'art de l'artisan, on a passé à l'Art façon nouvelle ère, fait d'introversion, de révolte, d'inspiration au pifomètre, un peu, de pas mal de copinage et de quelques bons effets d'annonce. Un sacré retournement ? Pas vraiment : en agrémentant une pissotière de supinale improvisation, en la baptisant 'Fontaine' et en demandant aux bédouins : "eh, les gars, c'est de l'art, ça?", le petit malin finit par se faire dire : "ben, oui, puisque t'es un artiste." Ultime tautologie mais réponse concluante, râclée in extremis sur un bouchon de sérendipité :

 

Les artistes ne se sont jamais débarrassés des règles de l'art ; en reformulant la question, ils ont juste déplacé la réponse. Les lois moulent les interactions en société, mais c'est la société qui dicte ses propres lois ; de même, si l'art ne se passe pas de règles, c'est que ce sont les artistes qui les font.

 

Tiens, ça ne ressemblerait pas à un semblant de réponse au sujet !?

 

Après, sûr que certains énergumènes ne se sont lancés dans la recherche de la vérité de l'art que pour voir si les muses avaient des brouzoufs qui s'égrenaient du croupion --- mais ne généralisons pas : par exemple, si les querelles de Rodomonts de labos rythment bien la vie universitaire, il y a malgré tout certainement encore chez le scientifique quelque enfant qui enquête candidement sur les mystères de l'Univers. Quant à savoir si les vérités qu'il découvrira sont dangereuses --- la question est : dangereuses pour qui ? Lui-même ? Possiblement, dirait Galilée à qui les célestes masses éristiques ont valu l'ergastule doctrinal. Pour le monde ? Bah, dans sa quête de vérités ultimes, le LHC n'a pas condamné le monde a un horrible et instantané effondrement gravitationnel sur la Suisse... Tant mieux.

 

Si ça avait eu lieu, bien sûr, il n'y aurait plus d'historiens pour juger du bien-fondé de l'entreprise --- ou ne pas juger : car est-ce bien leur rôle ? Et pourquoi pas ? Après tout, si l'historien est celui qui connait le passé, ne sommes nous pas tous historiens de notre propre histoire ? Partant, nous devons nous juger nous-mêmes pour, non pas faire table-rase du passé, mais y prenant appui, s'élever vers notre avenir : il ne dépend que de nous --- Société des Hommes --- de nous construire un monde qui siée à nos nécessités et envies sans conflits ni rancune, bref : qui nous laisse heureux.

 

Et si ça tourne à l'eau de boudin, la félicité n'en dépend pas moins que de nous, car à la hart ou au pal, ou agrafé à une croix, rappelons-nous que le bonheur n'est qu'à un tour de langue de nous, et qu'il sonne à peu près comme ça :

 

Always look on the bright side of life. *Whistle*. *Whistle, whistle, whistle*.



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